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“Michel Frizot” Toute photographie fait énigme
à la Maison Européenne de la Photographie, Paris

du 12 novembre 2014 au 25 janvier 2015



www.mep-fr.org

 

© Anne-Frédérique Fer, vernissage presse, le 18 novembre 2014.

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Légendes de gauche à droite :
1/  Réunion de modélistes, photo de presse, vers 1930. © Coll. Part.
2/ 
Underwood and Underwood, vers 1900, (d’une vue stéréoscopique), . © Coll. Part.
3/  Amateur, vers 1950. © Coll. Part.

 


1501_Michel-Frizot audio
Interview de Michel Frizot, historien de la photographie et concepteur de l'exposition,
par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 18 novembre 2014, durée 15'53". © FranceFineArt.

 


texte de Audrey Parvais, rédactrice pour FranceFineArt.

 

Avec l’exposition « Toute la photographie fait énigme », l’historien Michel Frizot réunit 170 clichés issus d’années de collecte, avec lesquels il interroge l’acte photographique et la place du regard. Pour mieux démontrer que toute photographie porte en elle sa propre énigme, le tout porté par des œuvres d’amateurs ou d’auteurs inconnus.

Pépites en marge de l’histoire
Ici, point de grands noms et point de considérations artistiques ou esthétiques. Faits le plus souvent d’amateurs anonymes et délaissées par une exigeante histoire de la photographie, les images ici présentées n’en demeurent pas moins source d’émerveillement et de questionnement. Car qui dit amateur ou inconnu ne dit pas forcément sans valeur, comme nous le prouvent certaines pépites, toujours en petit format, devant lesquelles on ne peut s’empêcher de s’immobiliser. Parfois poétiques, comme cet Autoportrait de l’eau (1960) où les reflets seuls se dessinent grâce à leurs ondulations de lumière sur un fond uniformément sombre, parfois abstraites, telle Photographie aérienne (1917) avec ses champs pris de haut dont les lignes brisées et les courbes noient tout repère, ou encore insolites, elles savent toutes nous interpeller. Certaines même constituent probablement d’abord et avant tout un moyen de fixer le souvenir. Les Neiges de Savoie (1960) ou la Chute de Berglistüber (1900) et leur étonnante blancheur sembleraient pourtant malgré elles presque être des morceaux arrachés d’une vision d’un autre monde.

Mais parfois, l’onirisme et la poésie disparaissent derrière les intentions des auteurs, qu’elles soient claires ou non. Ainsi peut-on voir sur une carte postale photographique de 1910 une jeune femme poser pour l’objectif. Seulement, la voilà décalée vers la gauche du cadre car derrière elle, une fillette montre le bout de son nez, à moitié dissimulée par un pan de mur. Saisir les deux silhouettes dans cet instant, loin de toute préméditation, voilà le réflexe qui a certainement conduit le geste du photographe anonyme. Mais que peut-on tirer de ce cliché de Gaston Paris qui nous montre l’enseigne d’une boutique de store, un doigt pointé vers les volets fermés de la dite boutique, si ce n’est la parfaite et amusante adéquation entre le panneau et la vitrine close (Sans Titre, 1935) ? Et puis, loin de toute intention malicieuse, il y a aussi parfois le simple désir de fixer par l’image un décor naturel grandiose où l’homme paraît à la fois seul et insignifiant. Tombeaux des califes (Henri Béchard, 1870) avec sa caravane d’hommes et de chameaux minuscules perdus dans un paysage désertique où émerge une cité qui semble éternellement figée dans le temps s’apparenterait ainsi presque à un mirage.

Regarder pour donner sens
De ces véritables œuvres qui s’ignorent à la beauté variée, Michel Frizot tire un constat qu’il illustre dans l’exposition en dix sections, soit dix modalités qui définissent l’acte photographique. Loin de se livrer immédiatement dans son entière signification, toute photographie constitue une énigme qu’il faut déchiffrer. Parce qu’elle tente de reproduire en deux dimensions un monde que nous percevons en volume, parce que ce que l’objectif saisit dépasse souvent ce que l’œil du photographe perçoit, l’image se dote souvent d’un sens inattendu. Ainsi ce que l’on croit être un splendide et imposant arbuste couvert de fleurs dressé sur une colline rocailleuse représente en réalité la figuration… d’une explosion de terre et de rochers (Un bouquet de roc et de boue, 1930). Le sujet regardé peut aussi choisir d’aller brusquement à l’encontre des souhaits du photographe, comme sur Madame Laurence à son bureau (1950) où une maîtresse d’école au regard sévère constitue clairement le point focal. Alors même que ses petits élèves se tournent soudainement et de manière inattendue vers l’objectif, certains avec une telle vigueur que leur visage en devient indistinct, attirant ainsi vers eux toute notre attention.

Mais si c’était alors nous, les spectateurs, de donner un sens à ces photographies en même temps que nous en appréciions les charmes ? Et si le bras tendu au-dessus de cette plage bondée, sur cette photographie de vacances, n’était plus un simple accident mais devenait au contraire le moyen de représenter le temps, le tout grâce à une montre glissée autour du poignet ainsi pris en photo (Sans Titre, 1970) ? À nous alors de nous indigner devant ces adorables bébés, emmaillotés dans leur lange immaculé et posés sur un drap blanc mais disposés afin de former une croix gammée (Premiers nés de l’année, 1939). C’est alors notre regard qui, lorsqu’il fouille l’image offerte, façonne notre perception et donne du sens à ce qu’il voit. Que l’intention de l’auteur soit claire ou qu’elle se soit malencontreusement perdue dans un accident imprévisible et instantané venu bouleverser l’équilibre de son sujet.

Audrey Parvais

 


extrait du communiqué de presse :

 

Commissariat : Michel Frizot, avec la collaboration de Cédric de Veigy
Délégué pour la Mep : Pascal Hoël
L’exposition est co-produite avec le Musée Nicéphore Niépce de Chalon-Sur-Saône




Toute photographie fait énigme, une collecte de regards, conçue et présentée par Michel Frizot.

Les images photographiques, qui nous sont tellement familières, passent pour immédiatement intelligibles. Et pourtant, la plupart d’entre elles provoquent un bref étonnement ou une perplexité qui perdure, et le sentiment que nous sommes devant une interrogation plutôt qu’une évidence.

En prenant appui sur une collecte personnelle d’images de toute époque glanées au fil des ans, d’anonymes, d’inconnus, d’auteurs oubliés ou d’amateurs, d’images de presse, qui échappent à la classification, à l’esthétique et à la muséification, Michel Frizot, historien de la photographie, exerce un regard qui va à rebours des critères de l’histoire, de l’art et de l’excellence.

Toute photographie fait énigme pour le regard : car l’énigme est constitutive du fait photographique en soi. Elle résulte de la distance entre la vision naturelle, biologique, et la captation photosensible d’un appareil, entre la perception humaine et l’enregistrement photographique. Les modalités de la saisie, les intentions du photographe, les réactions et implications multiples du « photographié » creusent cet écart, et font apparaître des formes nouvelles aussi bien que des exigences perceptives propres à la photographie. Une collecte de regards, une collecte par le regard : celui du photographe qui souvent élabore visuellement et mentalement son image avant de la concrétiser par le déclenchement, celui des photographiés, qui pointe dans le face-à-face de l’image, celui du regardeur-sélecteur, qui élit telle ou telle image ; et tous les regards ultérieurs qui interprètent, restituent, imaginent, à partir des éléments signifiants qu’ils détectent.

C’est le regardeur qui suscite de l’énigme, qui maintient en suspens l’irrésolution de son questionnement. Les photographies, par le dépassement de nos capacités visuelles, et le débordement de nos intuitions, provoquent aussi l’empathie, l’émotion et le besoin de projeter des préoccupations personnelles.

Les photographies proposées n’ont figuré dans aucune exposition ou publication, et ce jamais-vu peu banal est au coeur d’une révélation: ces photographies ouvrent résolument sur ce qui nous échappe dans la reconnaissance du monde, et finalement, nous informent sur notre ignorance et nous laissent entrevoir l’étendue des possibles qui nous dépassent.

Il s’agit avant tout de regarder avec attention, car c’est à l’exercice du regard qu’invite cette exposition. Il n’y a pourtant aucun mystère à résoudre, aucune enquête à mener. Nous sommes, tout un chacun, producteurs de sens - et d’énigme - par le regard. Et la part d’énigme de chaque photographie témoigne avant tout de ce qu’est «être humain».


L’exposition

Le parcours de l’exposition se déploie par étapes, en 170 photographies, à la recherche de « ce qui fait énigme pour le regard » au coeur du processus photographique, qu’il s’agisse de sa mise en oeuvre (saisie, prise de vue), de la nature ou du comportement du sujet photographié, des initiatives et des choix du photographe.

On envisage successivement l’énigme s’inscrivant dans la présence et la disposition des choses, dans des propositions formelles inattendues, dans une acuité perceptive inhabituelle, dans les artefacts relevant strictement de la photographie.

Un choix de vues stéréoscopiques où la circulation du regard en profondeur amplifie la sensation d’insolite, est présenté sur écran avec visionnage en lumière polarisée (Réalisation on situ).


Le catalogue

L’introduction du catalogue développe une analyse des diverses modalités de la saisie photographique, des implications et des comportements du sujet photographié, et des initiatives et des choix du photographe, tous constitutifs de la part d’énigme et du débordement de nos sens par l’image photographique. Un court texte explicite le contenu de chaque séquence d’images élaborée autour du mode de constitution de l’énigme photographique par le regard (L’esprit du lieu, L’espace du regard, etc.) Un entretien entre Michel Frizot et Cédric de Veigy cerne les circonstances et les enjeux, pour l’historien, de l’intérêt porté à des catégories délaissées qui font montre pourtant de toutes les propriétés et tous les pouvoirs d’évocation de la photographie.

Le catalogue Toute photographie fait énigme est publié aux éditions Hazan, nov. 2014, en partenariat avec la Maison Européenne de la Photographie et le musée Nicéphore Niépce.