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“Déboutonner la mode” article 1543
au Musée des Arts Décoratifs, Paris

du 10 février au 19 juillet 2015



www.lesartsdecoratifs.fr

 

© Anne-Frédérique Fer, présentation presse, le 9 février 2015.

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Légendes de gauche à droite :
1/  Sonia Delaunay, marqueterie, vers 1925, photo Jean Tholance.
2/  Horst, collection Elsa Schiaparelli, été 1937 © Conde Nast Publications. Inc.
3/  François Hugo pour Elsa Schiaparelli, céramique émaillée, vers 1940, Les Arts Décoratifs, photo Jean Tholance.

 


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Interview de Véronique Belloir, commissaire de l'exposition,
par Anne-Frédérique Fer, à Paris, le 9 février 2015, durée 12'03". © FranceFineArt.

 


texte de Audrey Parvais, rédactrice pour FranceFineArt.

 

Étonnante exposition que celle autour du bouton, accessoire indispensable du vêtement que l’on oublie souvent, que nous propose le Musée des Arts Décoratifs. Grâce à une collection de plus de 3000 boutons, elle développe l’histoire de ces objets beaux et utiles, témoins des changements qui ont bouleversé la mode, du XVIIIe siècle à nos jours.


Bijou vestimentaire

Que de diversité dans cette incroyable collection ! Que de tailles et de formes les boutons prennent-ils donc. Mais aussi que de matériaux peuvent-ils être utilisés, de la traditionnelle nacre aux doux reflets, bien sûr, aux matières les plus étonnantes, comme le raphia, les métaux précieux voire… le papier mâché. Ce sont de véritables petites œuvres d’art que nous dévoile ainsi l’exposition, à mille lieux de la simple valeur utilitaire que l’on peut généralement lui accorder.

Et des 3000 pièces ainsi présentées, difficile de déterminer lesquelles fascinent le plus l’œil. Simple et sobre ou au contraire recouverte de motif complexe, chacune démontre un véritable savoir-faire et un incroyable souci du détail où les couleurs s’entremêlent. Tissée dans des perles colorées, l’une d’elles semblent ainsi s’ouvrir comme un bouton de fleur.

Plus loin, les boutons ostentatoires d’un bleu roi éclatant cerné par de l’ivoire orne une veste aux tons beiges et attirent puissamment le regard sur leurs reflets brillants. Objet de luxe, le bouton peut l’être aussi dès qu’il emprunte à la joaillerie ses métaux précieux. L’or se répand alors sur les vêtements présentés tout au long de l’exposition, ciselé en formes géométriques, véritable travail d’orfèvre qui transforme le bouton en bijou.

Mais le bouton est aussi, étonnamment, un lieu incroyable d’expression artistique. Certains s’apparentent ainsi à de véritables petits tableaux, dévoilant des portraits aux traits esquissés avec précision, des scènes de la vie de tous les jours ou d’événements marquant de l’époque, comme cet envol de montgolfières délicatement peintes, voire rappelant par leur style les œuvres de Fragonard. Plus loin, c’est un oiseau réalisé avec de vraies plumes minuscules et emprisonné sous sa coque de verre qui redéfinit presque même l’usage du bouton.

Quant à la formidable collection de Henri Hamm, elle dévoile plusieurs centaines de pièces qui rivalisent par leur élégance et leur originalité. Tantôt rose en bois, tantôt tête de renard aux yeux verts éclatants, elles s’écartent toutes, soit par leur forme soit par leur motif aux traditionnels boutons ronds. Accessoire de mode au même titre que les bottines qu’il couvre, allongeant la silhouette de la jambe et la transformant en objet de séduction, le bouton s’impose par ses formes et ses matières sur les tenues, parfois utile, parfois purement décoratif, structurant et soulignant les lignes du vêtement.


Plus qu’un accessoire utile

Mais au-delà de sa fonction, au-delà de son aspect décoratif, le bouton est aussi témoin des modes qui vont et viennent, de l’évolution des mœurs, de la société mais aussi, plus intimement, des préoccupations des hommes et des femmes qui les portent. D’abord interchangeables, les boutons peuvent refléter, parfois avec humour, les sympathies politiques, les humeurs ou les centres d’intérêts de leurs propriétaires. Des portraits de personnalités politiques sont ainsi gravés dans le métal pour se fondre discrètement dans la tenue, quand d’autres peuvent même – pourquoi pas ? – représenter la femme aimée.

Et tout en restant un accessoire discret, le bouton se dote pourtant aux XVII et XIXe siècles d’une dimension plus profonde encore puisqu’il va même jusqu’à servir d’élément de distinction sociale. L’alignement de boutons discrets sur un gilet ou une redingote évoque ainsi plus ou moins de raffinement, soulignant la délicatesse d’une coupe et indiquant incidemment le rang social de leurs porteurs. Quant à ceux réalisés en métaux précieux, ils ornent évidemment les vêtements des classes riches, témoins peu discrets d’un luxe qui fascine.

Plus généralement, il illustre à sa façon les changements qui s’opèrent peu à peu dans la mode au fil du temps, alors que les mœurs se libèrent peu à peu et qu’elles adoptent d’autres façons de penser le vêtement. Très codifiée d’abord, l’utilisation des boutons devient un vrai terrain de jeu pour les créateurs qui s’en emparent pour mieux sublimer leurs tenues. Les pièces se modernisent alors, épousant les influences venues d’ailleurs. Inspirées par le japonisme, elles se déclinent dans de l’or ciselé en motif floral ou rappellent les estampes par la stylisation de certains paysages champêtres ou d’oiseaux en plein vol.

Les années 1920, période des années folles et d’un enthousiasme débridé, donnent naissance à des boutons noirs et blancs aux formes déstructurées ou qui se parent de brillants étincelants. De couleurs chaudes, ils viennent rehausser un large manteau de velours noir qui semble flotter comme une cape ou, dans des couleurs plus froides, constituent l’ensemble de l’ornement d’une robe de soirée signée Karl Lagerfeld. Mais c’est surtout lorsque les artistes, peintres ou sculpteurs, livrent leur propre version que le bouton prouve qu’il n’est pas un accessoire. Il est aussi un bijou, celui qui magnifie le vêtement et souligne son élégance.

Audrey Parvais

 


extrait du communiqué de presse :

 

Commissaire : Véronique Belloir, historienne de la Mode, chargée des collections XXe siècle, Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris



L’exposition « Déboutonner la mode », présentée aux Arts Décoratifs, est l’occasion de dévoiler une collection unique au monde de plus de 3000 boutons avec une sélection de plus de 100 vêtements et accessoires de mode féminine et masculine choisis parmi les couturiers les plus emblématiques tels que Paul Poiret, Elsa Schiaparelli, Christian Dior, Jean-Paul Gaultier ou encore Patrick Kelly … Acquise en 2012, cette collection a reçu le statut d’oeuvre d’intérêt patrimonial majeur par la Commission consultative des Trésors Nationaux. Datées du XVIIe au XXe siècle, ces pièces, petites par leur taille, sont de véritables objets d’art par la préciosité des matériaux et techniques qui entrent dans leur fabrication. Réalisées par des artisans issus de disciplines diverses : passementiers, brodeurs, orfèvres, verriers, céramistes ou paruriers, elles cristallisent à elles seules la mémoire et l’évolution des savoir-faire. Elles ont aussi suscité l’intérêt de nombreux artistes : peintres, sculpteurs ou célèbres créateurs de bijoux qui ont créé des modèles uniques destinés aux maisons de couture signant leurs créations telles des oeuvres miniatures à part entière.

Cette collection, réunie par Loïc Allio, est exemplaire par sa variété, sa richesse et son éclectisme. Parmi les pièces exceptionnelles, citons un portrait de femme dans le goût de Fragonard, un trio de boutons inspirés des fables de La Fontaine de l’orfèvre Lucien Falize, un jeu de huit oiseaux peints sur porcelaine par Camille Naudot et enfin une série de 792 pièces du sculpteur Henri Hamm. Les paruriers, Jean Clément et François Hugo, et les artistes Jean Arp et Alberto Giacometti, ont oeuvré pour la célèbre créatrice de mode Elsa Schiaparelli, tout comme Maurice de Vlaminck avec le couturier Paul Poiret. Les maisons de Haute Couture : Dior, Balenciaga, Mme Grès, Givenchy, Balmain et Yves Saint Laurent ont, quant à elles, privilégié le travail des bijoutiers Francis Winter et Roger Jean-Pierre. On découvre également des créations de Sonia Delaunay et de Line Vautrin.

Dans un parcours chronologique, l’exposition dévoile ainsi l’histoire incroyable de cet objet à travers cette extraordinaire collection. Le visiteur découvre qu’il est le parfait reflet de la créativité et de l’humeur d’une époque. Tableaux, gravures, dessins et photographies de mode soulignent l’importance de sa place sur le vêtement et montrent combien il est déterminant dans l’équilibre d’une silhouette. Depuis son apparition au XIe siècle, le bouton a, au fil du temps, conservé une place de choix sur nos vêtements. Sa production et son utilisation se développent progressivement mais doivent attendre la fin du XVIIe siècle pour voir naître l’âge d’or du bouton en France. Il devient alors un produit de luxe, dont la valeur dépasse souvent l’habit lui-même. Plus qu’un ornement, il est aussi le moyen d’afficher ses penchants et même ses opinions se faisant porteur de messages humoristiques, intimes ou politiques : portraits de la famille royale, rébus ou scènes de la prise de la Bastille. Ce n’est que vers 1780, à la faveur de l’anglomanie, que le bouton apparaît dans la mode féminine prenant place sur des robes et corsages aux coupes inspirées des vêtements masculins. Au XIXe siècle, dans la garde-robe masculine, l’art du bouton laisse place à l’art du boutonnage. Plus petit et discret, il définit cependant le niveau de raffinement du vêtement ou la distinction de celui qui le porte. L’attention portée à sa position sur le costume masculin ressort de manière significative notamment sur les gilets, pièce essentielle de la garde-robe de l’homme élégant.

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, avec la révolution industrielle, la fabrication des boutons se développe jusqu’à devenir une véritable industrie déclinant à l’infini tailles et couleurs adaptées à chaque pièce du vêtement ou des accessoires.

Pour les femmes, la taille des boutons reste aussi plus que modeste alors que leur nombre augmente. Ils apparaissent alors sur les bottines, les gants et sur la lingerie fine lorsque vers 1850 les sous-vêtements se font plus nombreux. Leur compte fait l’objet de notations précises dans les journaux de mode tandis que leur description dans la littérature de l’époque les place comme une coquetterie raffinée voire un objet de séduction.

Parallèlement, orfèvres et joailliers réalisent des boutons précieux qu’ils présentent parfois dans un écrin comme des bijoux. Ils sont le reflet des courants artistiques qui marquent l’époque et notamment celui de l’Art Nouveau.

Le premier niveau de l’exposition s’achève avec les années 1910 et le retour de la ligne dite « Empire » sous l’influence du couturier avant-gardiste Paul Poiret pour qui l’importance d’un détail, parfois d’un bouton et le point précis où le placer, répond à « une géométrie secrète qui est la clef de l’esthétisme ». Le parcours se poursuit avec la mode des Années 20 avec ses boutons Art déco et l’apparition des paruriers. Créateurs d’accessoires, de bijoux et de boutons, étroitement liés à la haute couture, sont identifiables par un style qui leur est propre mais aussi par les matériaux qu’ils emploient. Leurs collaborations avec les grands couturiers sont notamment illustrées par une vitrine consacrée à Elsa Schiaparelli, Jean Clément et Jean Schlumberger. François Hugo, a créé pour la célèbre couturière de boutons, de simples cailloux sertis d’or ou de métal plié et compressé. Il a fait aussi appel à la créativité d’artistes tels Pablo Picasso ou Jean Arp pour la réalisation de modèles inédits et originaux. Le déclin du bouton s’amorce cependant en 1980, alors que les couturiers reviennent vers des créations plus minimalistes qui rendent au bouton sa fonction originelle.

Au-delà de ces expressions d’auteurs, l’exposition souligne la manière dont certains couturiers ont, de façon différente, placé et interprété le bouton dans leurs créations de Gabrielle Chanel à Christian Dior en passant par Cristobal Balenciaga, jusqu’aux boutons bijoux d’Yves Saint Laurent. Des modèles des années 2000, avec notamment Jean Paul Gaultier et son tailleur pantalon, entièrement recouvert de petits boutons en nacre, ou les manteaux de la maison Céline revisitant de façon subtile et essentielle le classique double boutonnage, viennent ponctuer le parcours.

Malgré l’apparition et l’utilisation très fréquente de nouveaux systèmes de fermeture que sont la glissière, le bouton pression et le velcro, le bouton est toujours présent dans les garde-robes et a encore de beaux jours devant lui.