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“Seydou Keïta” article 1855
au Grand Palais, Paris

du 31 mars au 11 juillet 2016



www.grandpalais.fr

 

© Anne-Frédérique Fer, vernissage presse, le 30 mars 2016.

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Légendes de gauche à droite :
1/  Seydou Keïta, Sans titre, 1949-51. Tirage argentique d’époque. 18 x 13 cm. Paris, galerie MAGNIN-A. © Seydou Keïta / SKPEAC / photo François Doury.
2/  Seydou Keïta, Sans titre, 1958. Tirage argentique moderne réalisé en 1998 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui. 127 x 180 cm. Genève, Contemporary African Art Collection. © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève.
3/  Seydou Keïta, Sans titre, 1953. Tirage argentique moderne réalisé en 1998 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui. 77 x 60 cm. Genève, Contemporary African Art Collection. © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC - The Pigozzi Collection, Genève.

 


texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.

 

Comment le photographe devient-il un artiste ? Seydou Keïta en ouvrant son studio, s'inscrit dans la tradition de la photographie commerciale, pratique vernaculaire du portrait de commande. C'est son approche très personnelle, un style bien ancré qu'il met avant tout au service de ses clients et une rigueur absolue dans le dépassement des contraintes techniques et matérielles qui permettent à son travail d'accéder au statut d'art.

Une chambre permettant d'exposer des plaques de 13 x 18cm qui seront, faute d'agrandisseur, tirées par contact sur du papier au même format. Le manque et la cherté des matériaux imposent également l'économie stricte d'une prise de vue unique par client. Ces contraintes libèrent le photographe. En répétant le même geste, un rectangle de papier après l'autre, il peut se concentrer sur son regard, sur la prise de vue. Il touche son sujet, le manipule, inclinant un visage, positionnant un bras, une main, exigeant la précision d'une immobilité totale. Il ressemble par là à un sculpteur façonnant la glaise de ses mains. Seydou Keïta fait poser avec minutie ses modèles de trois quarts, leur faisant réaliser une chorégraphie immobile. Dans ses tirages très détaillés, le laid devient beau, l'âgé se voit rajeunir, les femmes et hommes ordinaires deviennent princesses et héros.

Seydou Keïta puise dans une vaste collection d'accessoires, habillant ses modèles de vêtements traditionnels ou de vestes et cravates occidentales, chapeaux, montres ou bien épaisses montures de lunettes. Il ajoute une fleur ici, un bijou là, installe un couple sur une Vespa, laisse un enfant tenir le guidon d'un vélo, accoude une femme sur un poste de radio. Il crée ainsi un imagerie glamour mélangeant les cultures et les influences. Une femme assise en boubou traditionnel tient un sac à main, un escarpin du dernier chic posé sur le drapé de sa robe comme dans une vitrine de magasin. 3 hommes en pantalon et chemise arborent chapeaux, montres ou un élégant fume-cigarette, ressemblent aux héros d'un western ou d'un film de gangsters.  Magazines de mode, réclame, cinéma: toute la culture populaire se trouve réappropriée par le photographe et ses clients, adaptée et remodelée, mélangée aux diverses cultures locales. Il en résulte un pop-art éclatant et sonore, tellement vivant qu'arrive ce rare moment en photographie, lorsque les couleurs réussissent à s'exprimer malgré la contrainte technique, traversant la barrière de papier du noir et blanc.

Après avoir apprécié les tirages agrandis de l'exposition, une salle en bout de parcours nous permet d'admirer les tirages originaux. Ces petits formats aux contrastes fatigués par le passage des ans, parfois coloriés à la main par l'encadreur nous replacent dans le réel. Un réel nostalgique, parce que la matérialisation physique du tirage qui a été l'essence de la photographie pendant plus d'un siècle n'est plus. Seydou Keïta démonte et remonte le réel de l'exercice du portrait en y collant des couches successives de fiction. Sa réalité augmentée est constituée du statut social, de l'identité que chacun désire projeter, de la fiction qu'on s'invente, de la culture qui nous façonne et nous relie. Son œuvre nous permet de voir, une fois dépassé l'ancrage imposé par le lieu et le temps, que ce qui fait une société, une culture, est dans un mouvement perpétuel et n'appartient pas tant à une réalité qu'à un ensemble de fictions personnelles et collectives.

Sylvain Silleran

 


extrait du communiqué de presse :

 

commissaire général :
Yves Aupetitallot, en collaboration avec Elisabeth Whitelaw, directrice de la Contemporary African Art Collection (CAAC) - The Pigozzi Collection.




« J’avais 14 ans, c'étaient mes premières photos et c’était le moment le plus important de ma vie. Depuis lors, c'est un métier que j'ai essayé de faire le mieux possible. J'ai tellement aimé la photographie. » citation extraite du livre Seydou Keïta de André Magnin et Youssouf Tata Cissé, pour les textes, et de Seydou Keïta pour les photos. Ed. Scalo, Zürich, 1997.

Seydou Keïta est né vers 1921 à Bamako (à cette époque capitale du Soudan français). Il ne fréquente pas l’école, et dès l’âge de 7 ans, devient apprenti menuisier auprès de son père et de son oncle, qui lui offre en 1935 son premier appareil photo, un petit Kodak Brownie.

En 1939, il gagne déjà sa vie en tant que photographe autodidacte, et en 1948 il ouvre son studio sur la parcelle familiale, dans un quartier très animé de Bamako, non loin de la gare. Il se spécialise dans le portrait de commande, individuel ou de groupe, qu’il réalise essentiellement à la chambre 13 x 18, et en noir et blanc, avec une préférence pour la lumière naturelle. La plupart des tirages d’époque dits « vintage » sont des tirages contact, au format du négatif, que Keïta réalise lui-même. Le papier est cher et difficile à trouver. A la demande de certains clients fortunés, il lui arrive rarement de réaliser des tirages en 30 x 40. Plus exceptionnellement les accessoires, bijoux notamment, ont été colorisés par l’encadreur.

Seydou Keïta aime tout simplement la photographie et veut donner à ses clients la plus belle image possible. Il positionne la plupart du temps ses sujets, en buste légèrement de trois quart ou en pieds, et utilise des fonds en tissu, à motifs décoratifs, qu’il change successivement au bout de quelques années, tout en les réutilisant parfois. C’est grâce à ces fonds qu’il pouvait à peu près dater ses clichés. Avec les premiers bénéfices de son activité, il acquiert des vêtements « chics », à la mode occidentale, des accessoires, du petit mobilier, un poste de radio, des bijoux mais aussi une voiture et un scooter qui sont gracieusement mis à la disposition de ses clients qui ont le loisir de composer ainsi leur représentation.

La notoriété de Seydou Keïta a été rapide à Bamako, au Mali, et dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest. La valorisation de ses sujets, la maîtrise du cadrage et de la lumière, la modernité et l’inventivité de ses mises en scène lui ont valu un immense succès. Le 22 septembre 1960, la République soudanaise proclame son indépendance, Modibo Keïta devient le premier président de la République du Mali, et instaure un régime socialiste. En 1962, à la demande des autorités, Keïta ferme son studio et devient photographe officiel du gouvernement, jusqu’à sa retraite en 1977. Il décède à Paris en 2001.

Son oeuvre, qui porte sur une période relativement courte, offre un témoignage sans égal des changements de la société urbaine malienne, qui s’émancipe des traditions, aspire à une certaine modernité, tandis que la décolonisation est à l’oeuvre, et que l’indépendance approche. Seydou Keïta est aujourd’hui considéré comme l’un des grands photographes de la seconde moitié du vingtième siècle à l’égal des portraitistes les plus célèbres, d’un Richard Avedon ou d’un August Sander. Découvert en Occident au début des années 90, il a été depuis célébré dans le monde entier et exposé dans de nombreux musées. Cette exposition est la première rétrospective d’ampleur, et réunit un ensemble exceptionnel de près de 300 photographies, comprenant des tirages n&b modernes, formats 50 x 60 et 120 x 180, signés par Keïta ainsi que des tirages d’époque uniques.




Extrait du catalogue

Seydou Keïta vers la modernité post coloniale par Yves Aupetitallot


Seydou Keïta est sans aucun doute l’un des grands photographes africains du siècle dernier dont le travail, dès lors qu’il est soumis à l’analyse, est marqué d’emblée par les signifiants du contexte colonial qui l’a vu naître et dans lequel il a produit la quasi-totalité de son oeuvre photographique. [...]

Cette histoire de la colonisation européenne de l’Afrique de l’Ouest est indissociable de l’histoire de la diffusion de la photographie, qui lui est concomitante dans une même temporalité et dans une même zone géographique. Elle en a été l’un des outils essentiels depuis 1839-1840, dates de l’arrivée dans les ports des premiers daguerréotypistes et de la réalisation des premiers clichés d’Horace Vernet. [...]

À côté de ces studios se développe l’activité itinérante de photographes qui voyagent de port en port, annonçant préalablement leur venue et leurs tarifs dans les journaux locaux. Sur place pendant plusieurs semaines, avant la saison des pluies, ils font essentiellement des portraits mais vendent aussi des photographies des pays qu’ils ont traversés et assurent la circulation et le commerce des produits consommables indispensables au fonctionnement des studios sédentaires.

Les studios et les photographes ambulants vont décliner les conventions du portait photographique, dont la composition est centrée, agrémentée d’accessoires et où le sujet, en pied ou assis, est face à l’objectif dans un espace que le fond rapporté de l’arrière-plan prive d’une réelle profondeur. [...]

La photographie commerciale de studio ou ambulante, celle qui se consacre à la représentation sociale de ses « clients », est complétée par une photographie qui sert l’aventure coloniale dans son entreprise d’exploration, de classification et d’exploitation des territoires, des ressources naturelles et des populations qu’elle entend administrer. [...]

Le rôle actif de la photographie dans la conquête coloniale a corollairement construit les stéréotypes des codes visuels de représentation de l’homme africain et de son environnement, qui ont été largement diffusés à travers une multitude de cartes postales dont l’âge d’or s’achève avec la Première Guerre mondiale. Le plus important de ces photographes ethnographes, François-Edmond Fortier, a réalisé sept mille cinq cents clichés qui documentent l’Afrique occidentale française de 1900 à 1925, essentiellement des paysages et des événements, avec toutefois quelques portraits qui sont conformes à l’esthétique du portrait de studio. [...]

À l’aube de la Première Guerre mondiale, la représentation de l’homme noir africain par le photographe occidental est codifiée dans les schèmes visuels et plastiques qui la composent et dans les présupposés et les usages qui sont à l’origine de son développement.

La photographie telle qu’elle s’est constituée documente pour inventorier et classifier ses sujets. Elle les nomme en fonction de leur appartenance ethnique, géographique et sociale. La personne privée devient l’exemple générique d’une catégorie dont elle est censée être l’échantillon représentatif. Son identité propre, son nom simplement, disparaît à l’exception des supplétifs africains qui servent au sein des différentes missions. [...]

La photographie de Seydou Keïta marque la fin de l’époque coloniale et de ses codes de représentation pour ouvrir l’ère d’une photographie africaine qui, tout en puisant dans ses racines et dans son histoire, affirme sa modernité. [...]