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“Fiona Rae” Abstracts
à la Galerie Nathalie Obadia - Bourg-Tibourg, Paris

du 11 janvier au 7 mars 2020



www.galerie-obadia.com

 

© Anne-Frédérique Fer, visite presse de l'exposition par Fiona Rae, le 10 janvier 2020.

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Légendes de gauche à droite :
1/  Fiona Rae, Abstract 3, 2019. Huile et acrylique sur toile, 213,4 x 175,3 cm. Crédit photo : Photography by Antony Makinson at Prudence Cuming Associates Ltd. Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles.
2/  Fiona Rae, Abstract 5, 2019. Huile et acrylique sur toile, 213,4 x 175,3 cm. Crédit photo : Photography by Antony Makinson at Prudence Cuming Associates Ltd. Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles.
3/  Fiona Rae, Abstract 6, 2019. Huile et acrylique sur toile, 213,4 x 175,3 cm. Crédit photo : Photography byAntony Makinson at Prudence Cuming Associates Ltd. Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles.

 


texte de Sylvain Silleran, rédacteur pour FranceFineArt.

 

Enfin de la lumière, enfin de la couleur ! Les toiles de Fiona Rae soigneusement préparés irradient de leur blanc immaculé, un blanc silencieux, chaleureux, doux et lisse. Cette lumière éclaire toute la galerie, une vibration pleine d'harmoniques, un rythme lent sur lequel viennent se jouer d'heureuses mélodies. Des mouvements de brosse de toutes les couleurs, arabesques végétales, animales, aériennes ne peignent pas mais suspendent un instant une légèreté de plume à peine sur la surface.

L'abstraction peut être joie. La lumière des possibles est un espace en expansion, le résultat d'un big bang parfumé. La brosse qui serpente dessine la dernière trace d'un souvenir, et puis fait éclore une fleur future. Dans ce jardin de plumes et de pétales se croisent des dragons, des oiseaux, des petites crevettes, un chat peut-être, une pieuvre qui se camoufle; et des explosions orgasmiques de pollen qui éclaboussent, des fleurs qui se défroissent le matin...

Quelques caractères chinois semblent dissimulés ici et là, d'autres gestes calligraphiques écrivent des mots-saisons, des lignes et des pointillés dressent une carte du tendre délicieusement acidulée, bonbonesque. Et puis le blanc déposé sur le coin d'une brosse vient recouvrir les roses, les jaunes, les violets comme l'écume des vagues lèche le sable de la plage. L'effervescence des couleurs retourne au blanc originel. Fiona Rae s'éloigne de l'abstraction de Kandinsky pour s'envoler vers un onirisme de plumes et de poils, le chamanisme de coquillages et de pistils de Rina Banerjee.

Quelques traits évoquent un mur de briques, on pense à la pochette de l'album The Wall de Pink Floyd et à son message libertaire. Des zigzags, la couronne du roi Basquiat ? et une toile d'araignée contredisent de leurs fines droites les larges courbes dansantes, les floraisons, les liquéfactions. Des flèches aux empennages touffus de fourrure, de plumes et de pétales traversent cette jungle en tous sens mais fort heureusement manquent toujours leurs cibles. Rien ne peut freiner la croissance de branches d'arbres, la circulation de sang dans des artères entrelacées. La vie tient sa promesse d'éternelle création, d'imprévu.

Il y a dans ces parcours, dans ces couleurs qui se mêlent et se démêlent l'innocence heureuse, enfantine, la gaité que l'on trouve dans la peinture télévisée de Bob Ross, ses paradis kitsch devenus mêmes, icônes contre-culturels. Chez Fiona Rae le contrôle absolu de la matière sur la brosse, de son lent et appliqué trajet laisse se déplier des formes, origami à l'envers où naissent fleurs et oiseaux tropicaux, ou mûrissent des fruits délicieux. La technique virtuose et son discours semblent froids, déconnectés, et pourtant il nous est offert une œuvre d'une grande sensibilité, une émotionnalité fragile.

Dans l'empreinte laissée par le passage des cents poils d'un pinceau il y a cent teintes différentes, et le blanc qui s'immisce, sépare, allège jusqu'au diaphane. La couleur est dense, vigoureuse, charnelle. Le monde est ainsi pris entre présence et absence, entre la plume et le plomb, la musique et le silence. Le monde de Fiona Rae, abstrait malgré lui, est une expérience rohrschachienne, mais sans papillons, un trip psychédélique 2.0. Dans un futur post-photoshop et post-instagram pousseront des fleurs merveilleuses et s'envoleront d'extraordinaires animaux, et nous serons enfin attentifs, et libres de nous en enivrer.

Sylvain Silleran

 


extrait du communiqué de presse :

 

Marquant vingt-cinq années de collaboration, la Galerie Nathalie Obadia présente la sixième exposition de l’artiste britannique Fiona Rae, reconnue comme l’un des peintres les plus importants de sa génération.

Née en 1963 à Hong Kong et diplômée du Goldsmith College de Londres, comme Damien Hirst, Gary Hume et Sarah Lucas, Fiona Rae s’est d’abord fait connaitre au sein du groupe des Young British Artists, qui a largement contribué au renouvellement de la scène artistique britannique au cours des années 1980-1990. Elle a développé depuis une peinture abstraite aux allures fantasmagoriques, témoignant d’influences aussi diverses qu’originales, dans un «rapport iconoclaste au thème et aux questions formelles» (Fiona Rae).

A l’occasion de cette exposition, l’artiste présente un ensemble inédit de peintures sur toiles et d’oeuvres sur papier plus intimes, ses Abstracts, dans la lignée de ses recherches formelles récentes. Son travail préliminaire à la gouache et à l’aquarelle, moins connu et plus rarement exposé, constitue un ensemble d’idées à partir duquel elle conçoit ses peintures et laisse ainsi entrevoir leur genèse. L’artiste a choisi de présenter ces deux pratiques dans un accrochage prenant en compte leurs apports mutuels, leurs correspondances.

Les oeuvres de Fiona Rae incarnent un univers pop-abstrait nourri de références à la fois à la peinture moderne et contemporaine, à la culture populaire, et au numérique. Des formes biomorphiques flottant à la surface du tableau et rappelant les visions surréalistes d’artistes comme Yves Tanguy y côtoient des éléments figuratifs directement empruntés de mangas, de comics, de Walt Disney ou Dr Seuss, résurgences insolites et ludiques qui ne sont pas sans rappeler l’oeuvre de Philip Guston ou encore de Takashi Murakami. Le traitement gestuel, quoi qu’organisé, l’inscrit par ailleurs dans une forme d’expressionnisme abstrait, tandis que certains effets picturaux simulent les possibilités offertes par Photoshop, révélant une pratique de la peinture résolument ancrée dans son temps.

L’ensemble d’oeuvres présenté s’inscrit dans une certaine continuité avec la série des Figures, entreprise en 2014, dans une gamme qui allait d’abord du noir au blanc. En 2017, l’artiste a pris le contre-pied de ces tonalités de gris en éliminant entièrement le noir, y compris de ses mélanges, au profit de couleurs pastels tirant vers des teintes artificielles, féériques. Son travail sur le fondu chromatique devient la scène d’une chorégraphie théâtrale de formes, de gestes picturaux, et de signes graphiques, à la lisière du monde figuratif. Tout l’effort pictural de Fiona Rae réside justement dans ce subtile paradoxe : l’abstraction doit faire apparaitre, puis disparaitre, un univers d’imageries possibles, de figures familières. En résultent des paysages éthérés et gracieux d’arabesques, de coups de pinceaux, de flèches et de mouvements vaporeux, chimériques, qui agissent comme autant de personnages acteurs d’un même jeu, celui du tableau.

La série des Abstracts indique cependant clairement son parti : Fiona Rae revendique l’influence des pionniers de l’abstraction comme Kandinsky, qu’elle conjugue subtilement à celle du Pop Art. Ces oeuvres récentes semblent par ailleurs évoluer vers un dynamisme davantage scandé, des couleurs plus acidulées, et accentuent le contraste entre courbes, ondulations et lignes tendues, spontanéité du geste et «cartographie» réfléchie de la toile.

Défendant une conception de la peinture comme «magie romantique» qui «aura toujours sa place et son charme, surtout depuis la prolifération des possibilités offertes par la technologie», Fiona Rae rend compte de notre culture visuelle contemporaine, d’une expérience commune dont elle met en exergue les données, signes, emblèmes, graphies, impressions et atmosphères. Un «atlas», pour reprendre les termes de Nicolas Bourriaud, qui s’inscrit ainsi dans la lignée de la grande tradition abstraite américaine et de la culture pop. Cette liberté plastique acquise dès les débuts de l’artiste sur une certaine méfiance toute «postmoderne» à l’égard de la peinture, a ainsi su s’imposer comme l’expression singulière, pertinente et complexe d’une confrontation entre plusieurs mondes, à l’image de notre société actuelle.



J’ai donné à cette exposition le titre « Abstracts » (ou Abstraits) afin de clarifier la situation.

Je n’ai aucune intention d’évoquer la figure humaine, ni de suggérer un paysage, et encore moins une nature morte.

Chaque tableau présente une série de coups de pinceaux et chaque coup de pinceau se dévoile de son mieux. S’il peut exister certaines références et associations au-delà de l’existence-même de chaque touche de peinture, alors il faut y voir les inévitables fuites, et petits plaisirs, de nos systèmes de langages ainsi que l’impossibilité de sceller un code hermétiquement.

J’ai commencé par peindre un groupe de gouaches et aquarelles sur papier, que j’ai par la suite utilisées comme jeu d’instructions pour créer les grandes toiles. Malgré les amples possibilités d’improviser et d’inventer, le fait de suivre ainsi une composition abstraite qui existait déjà sur papier m’a permis de reconnaître le tableau dès qu’il est apparu. Un tableau abstrait ne peut que se ressembler à lui-même et, paradoxalement, n’est réussi que quand il se ressemble. Sans projet, l’acte de peindre peut tourner au cauchemar d’une recherche interminable de la chose elle-même, cette chose sans visage.

Je considère que ces tableaux sont les descendants contemporains des pionniers modernistes de l’abstraction, tel Kandinsky, en passant par le parrainage du Pop Art, plutôt que par l’Expressionisme. Les toiles sont hyper abstraites ; les théories spirituelles d’un modernisme utopique prennent la forme des stratégies de prise de distance et des références évocatrices du Pop, tout en renvoyant le spectateur à la peinture posée à même la toile. Dans le dictionnaire, « abstrait » a pour définition « une description si vive ou graphique qu’elle suggère une image mentale ou donne une idée précise de quelque chose ». J’ajouterais qu’en même temps une peinture abstraite éloigne le spectateur de sa contemplation d’images mentales vives, car elle insiste sur sa présence immédiate dans le monde.

Il y a, inévitablement, des attestations subtiles de l’espace post-analogue. Le fond peut sembler glisser et déraper d’une façon qui est familière aux utilisateurs de Photoshop, mais les tableaux sont eux-mêmes un argument pour la persistance des possibilités et de la pertinence de la peinture dans notre ère d’écrans numériques.”
Fiona Rae